Gustave Flaubert – Correspondance

Si vous êtes un(e) grand(e) amoureux(se) vous serez heureux de (re)lire ce week-end cette sublime missive de Flaubert, amoureux inquiet – à l’époque où les SMS n’existaient pas mais le manque amoureux le même à Louise Colet

Entièrement inédite en 1926
      
Saint-Brieuc, 7 juillet.

J’attendais une lettre à Brest ; rien. Serai-je plus heureux à Saint-Malo ? Qu’y a-t-il donc ? Es-tu malade ? Que t’est-il arrivé ? Pourquoi ce silence ? Il fallait au moins m’en avertit ! Si tu crois que mon amour se soucie peu de toi, il serait généreux et juste toutefois de penser que mon amitié peut s’en inquiéter. As-tu voulu m’oublier par le silence ? Mais un mot au moins ! un mot qui me dise : «Je ne veux plus songer à toi, adieu.» Je n’aurais rien dit. Est-ce que ma dernière lettre t’a encore blessée ? T’a-t-elle froissée de nouveau ? Toute ma conduite envers toi est comme serait celle d’un chirurgien qui panserait ses malades avec des gantelets de fer aux mains. Toutes les fois que je m’approche de toi, je te déchire ; alors je recule et tu me rappelles — tu me rappelais du moins — et je reste, impuissant et triste, à contempler le mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger. Eh bien, oui, s’il y a dans mon coeur quelque chose de doux, c’est pour toi. Je te voudrais heureuse. L’homme tel que je le rêve pour toi, j’irais te le chercher au ciel s’il y était niché et s’il y avait une échelle pour y monter. Souvent maintenant, quand je marche silencieux pendant des heures entières, soit dans les sentiers de la campagne au milieu des blés, soit en poussant mes pas sur le sable, et que j’écoute les coquilles se casser sous mes souliers et la mer souffler sa cadence au large, ton idée me revient, elle me suit, elle m’accompagne. Je revois ton visage, je me demande ce que tu fais, ce que tu penses, si c’est l’heure où tu sors… et puis, comme, de toi, ma pensée revient sur moi-même, j’en deviens plus triste, plus sombre, j’en suis ému, et je m’ajoute : allons ! elle apeut-être fait tout à l’heure un beau vers, elle le relit avec enthousiasme, elle est heureuse, pour cette minute du moins ; que les autres lui coulent pareilles ! Si je te revoyais maintenant, il me semble que je t’expliquerais un tas de choses qui me viendraient et que tu comprendrais, et alors tu ne m’accuserais plus, tu ne pleurerais plus. Oh ! si je t’ai fait de la peine, si j’ai ouvert en toi, au lieu de cette source de joie que l’amour extrait des coeurs les plus arides, le lac morne des désespoirs latents, si, voulant t’appuyer sur moi pour y asseoir ton âme, tu n’as trouvé que douleur et amertume, si je t’ai menti enfin, si je te suis la désillusion de ce que tu croyais, ne m’en veux pas ! ne m’en veux pas ! Jamais je n’ai voulu te blesser ; jamais, même au fond, même dans le recoin obscur pour tous, je n’ai eu pour toi un mouvement méchant ; et si j’ai été dur, c’est que je suis malade, va. Souffrant, aigri, la vie m’éreinte comme un trot trop dur qui vous casse les reins. Il n’y aque seul que je ne souffre plus. Les meilleures affections m’irritent souvent démesurément. J’ai beau me retenir, il en sort trop. Je trouve que le monde araison de me trouver intolérant ; mais il ne sait pas, en revanche, tout ce que je tolère sans rien dire. Adieu, mon amie, adieu. Je serai à Rennes dans dix jours, et revenu je ne sais quand. Veux-tu que je t’embrasse, hein ? Eh bien, si tu as peur que ça encore ne te remue, sur la main, et détourne la tête.

Louise Colet et Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1847 (Édition Louis Conard) Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, RoUEN 2003

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https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/outils/1847.htm


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